B) L'influence de la mafia sur la politique

Father, de Vito Bruschini, montre bien les liens entre la mafia et l’Etat. En effet, ce livre insiste sur l’influence de Iano (un mafioso)  sur le prince Ferdinando Licata. En 1938, lorsque le fascisme s’installe en Italie, ce qui se voit au travers de l’annonce du crieur public *, la mafia s’approche peu à peu de la politique : « Le fascisme avait porté au pouvoir des hommes peu recommandables » p21.

 

* « Oyez, Oyez… Tous les Juifs doivent être dénoncés aux autorités… Le podestat invite donc tous les résidents de la commune appartenant à la race juive à se présenter au service de l’état civil de la mairie. » p25

 

Les relations entre le pouvoir italien et la mafia atteignent un degré d’intrication inquiétant. « Etat dans l’Etat », dotée de son propre ordre fondé sur une « violence programmée » qui lui permet de régner sur des pans entiers du territoire, la mafia est parvenue à infiltrer les pouvoirs publics via, par exemple, les scrutins électoraux et la corruption. L’attitude du pouvoir politique est parfois ambiguë : impliqué dans certains cas pour complicité avec la mafia, certains responsables, jusqu’aux plus hautes sphères, ont coopéré de près ou de loin avec ce pouvoir occulte. En outre, en ne luttant pas efficacement contre la perception du pizzo (impôt perçu par les « soldats » de la mafia) ou encore contre les écomafias qui ont fait du recyclage des déchets une activité aussi lucrative que le trafic de drogue, les autorités ont baissé la garde, exception faite de quelques élus qui paient de leur vie, leur refus de collaborer avec l’organisation criminelle. Pour sa part, la justice italienne, soutenue par la commission parlementaire anti-mafia, a déclaré la guerre à la mafia depuis plusieurs décennies (1962) : de nombreuses dispositions juridiques (par exemple, la loi de 1982 sur le délit d’association mafieuse, la réintroduction des biens confisqués à la mafia dans le circuit légal à des fins sociales en 1996), le recours aux « repentis » (anciens mafieux), un vigoureux soutien aux initiatives de la société civile ont permis d’enregistrer certains succès. S’ajoute à cela, la prise de conscience de la dimension européenne du problème par les autres États membres de l’Union européenne.

Exerçant une « souveraineté » sur un territoire donné, les mafias (Cosa Nostra, la Camorra  et la Sacra Corona Unita) règnent en Italie au travers d’un système fondé sur la violence. Elles bénéficient de relations avec le monde politique jouent un rôle majeur. Historiquement, les mafias peuvent être considérées comme un instrument de gouvernance de l’État italien. Tant qu’elles ont participé à la lutte contre l’influence communiste dans le cadre de la stratégie américaine (voire « Le rôle de la mafia dans la Seconde Guerre mondiale »), les mafias ont bénéficié d’une large impunité. Avec la fin de la guerre froide, les relations « politico-mafieuses » sont entrées dans une ère nouvelle. Acculée par la justice, la mafia sicilienne, pour sa part, a dû opter pour une stratégie terroriste afin de trouver de nouveaux ancrages politiques.

 

Longtemps, le rapport entre la mafia et les milieux politiques fut absent du débat public, faute de preuve et d’enquête. Une première brèche fut ouverte en 1975 par le tribunal de Turin lors du jugement d’une affaire de diffamation. Dans un de ses ouvrages, l’écrivain progressiste sicilien, par ailleurs député, Michele Pantaleone, retraçant la carrière de Giovanni Gioia, plusieurs fois ministre mais aussi secrétaire durant 25 ans de la section démocrate-chrétienne de Palerme, mit en évidence les accointances mafieuses de ce haut responsable. Sommé par le tribunal de justifier ses allégations, M. Pantaleone excipa d’un document classé confidentiel par la commission parlementaire d’enquête antimafia à laquelle il avait participé. Le rapport émanait du colonel Dalla Chiesa qui confirma, à l’audience, qu’il en était bien l’auteur. Les magistrats acquittèrent l’écrivain M. Pantaleone et renoncèrent à poursuivre sa maison d’édition : pour la première fois, un tribunal de la République italienne reconnaissait qu’un de ces ministres était « mafieux ». Près de vingt ans plus tard, le 15 octobre 2004, la Cour de cassation acquitta l’ex-président du Conseil des ministres, Giulio Andreotti, poursuivi pour association mafieuse, après avoir reconnu que cet homme politique, le plus puissant de la première République (1948-1992), avait été, avant 1980, complice de Cosa Nostra. Les faits étant prescrits, cet autre haut responsable, titulaire de la fonction de président du Conseil à trois reprises a échappé à la justice mais cet épisode n’en a pas moins donné une preuve de collusion historique à ceux qui étudient le phénomène mafieux. Ces deux exemples illustrent les liens entre la politique et celle de la mafia. Car, si la seconde s’ingère dans les affaires du pouvoir, à l’inverse, le monde politique peut aussi se comporter comme la mafia. On parle alors de « production mafieuse de la politique ».

 

La mafia influence la vie politique en recourant à la violence et en pesant sur les scrutins électoraux. Ne reconnaissant pas le monopole de la violence légitime de l’État, le clan refuse de s’en remettre à la justice pour résoudre ses conflits internes et défend son propre système de valeurs. Loin d’obéir, les mafieux utilisent la violence comme une ressource et un mode de communication envers leurs affiliés et les citoyens. Le recours à celle-ci permet à un nombre de « soldats » de contrôler de manière panoptique la population.
Le monde politique contribue parfois à perpétuer le phénomène mafieux en garantissant à ses auteurs une certaine impunité. Toutefois, à l’inverse de ce qui s’est observé durant les années de la guerre froide (1948-1992), celle-ci est devenue toute relative sur le plan judiciaire, comme en témoigne l’emprisonnement d’un grand nombre de mafieux. Pour autant, à Palerme, 80 % des entreprises et des commerces payent encore le pizzo (l’impôt mafieux).
Certains responsables politiques courageux payent de leur vie leur détermination à dénoncer ces forfaits ; en 2008 et en 2009, deux maires et un conseiller municipal ont été assassinés pour avoir résisté à la Camorra napolitaine. Mais le meurtre le plus significatif fut, en octobre 2005, celui du vice-président de l'Assemblée régionale de Calabre, Francesco Fortugno, tué pour avoir tenté de mettre fin à des arrangements politico-mafieux dans le secteur de la santé.

 

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